Femmes d'Alger de Kamel Dehane (1992)


Un tableau de femmes au regard sombre, assises sur des poufs moelleux, s'anime. Elles ondulent des hanches au son du bendir (tambourin). Référence obligée à la culture de Schéhérazade, c'est pourtant une tout autre vision du monde des femmes musulmanes que nous offre Kamal Dehane, cinéaste algérien, dans un superbe documentaire. Femmes d'Alger, qui a d'ailleurs reçu le prix du meilleur court métrage aux dernières Journées du cinéma africain et créole.

Éléments important d'une sorte de triptyque sur la culture maghrébine d'expression française (avec Kateb Yacine, l'amour et la révolte (1989) sur une femme poète et révolutionnaire, et Assia Djebar, entre ombre et lumière (1992) qui dresse le portrait de l'écrivaine et historienne). Femmes d'Alger laissera sa marque dans le cinéma africain, ne serait-ce que pour les propos d'une sensibilité à fleur de peau de ces femmes de tous âges qui osent se raconter au « je », alors que l'intimité de la personne est particulièrement niée dans ce complexe d'Afrique du Nord.

Tandis que d'autres cinéastes, comme le fils de Mohamed Lakhdar-Hamina (Le vent des Aurès, Chroniques des années de braise), qui, avec Automne, octobre à Alger tombe dans la démagogie, voire la malhonnêteté, pour rendre compte de la situation de la jeunesse algéroise, ballottée entre les intégristes et les anciens corrompus du FLN, Kamal Dehane trouve dans Femmes d'Alger un ton qui sonne d'autant plus juste et plus vrai.

Ici, pas de faux-fuyant, pas de justification a priori d'une situation politique et économique désastreuse, mais des propos intimes, directs, rieurs, combatifs surtout, de femmes qui n'ont pas l'intention de laisser s'envoler leurs acquis au gré des vents intégristes.



Récit à voix multiples, Femmes d'Alger nous laisse osciller entre une certaine modernité de l'Occident et un respect des valeurs arabisantes, tout en nous autorisant à percer subrepticement le mystère d'Alger la Blanche, de ses superbes terrasses, de ce monde empli de tous les fantasmes qu'est le Hammam (ici, la caméra préférera immortaliser une grande pièce vide, sobre, où l'érotisme prendra figure par la goutte d'eau pure tombant lentement dans un bassin).

Dans un pays où le regard est soit protégé, soit très fortement appuyé par les hommes, celui de ces Algéroises crève l'écran. Voix et regards féminins s'entre-mêlent dans la rue, lieu presque exclusivement masculin, là où les femmes scandent des slogans contre le code de la famille, ou dans le studio d'une radio où l'histoire des luttes de femmes finit par prendre forme avec la voix forte et vibrante d'une ancienne Moujahida à toute épreuve. Même les femmes qui acceptent de porter le Hijab, par respect pour leur religion, n'en ont pas moins la langue verte face à ce retour de l'intégrisme ... tout en cousant des perles.

La richesse de ce film tient surtout à ce choix de visages terriblement attachants, à ces voix qui s'élèvent contre les stéréotypes envers les femmes musulmanes, à ces regards cerclés de khôl qui nous envoient, à nous, femmes occidentales, des clins d'oeil de connivence. Documentaire qui prend la forme d'une exposition vivante, à la respiration lente ou saccadée, selon les luttes à mener, Femmes d'Alger met à nu le dilemme de ces femmes, déchirées entre deux cultures mais fascinées par le devenir possible d'une conquête de la place publique. Car le présent pour elles est difficile, surtout depuis la montée du FIS (Front islamique du salut). Elles sont même devenues un enjeu politique d'envergure dans ce pays en crise.

Ce désir d'aller au-delà des clichés, Kamal Dehane le transmet avec force, les voix de ces femmes algériennes se faisant entendre à l'unisson pour braver un retour à des modes de vie archaïques. Puisque le « je » leur est interdit, puisque la rue n'est pas leur espace, elles reprennent place dans le tableau d'ouverture, mais cette fois, fières de leurs paroles entendues par d'autres. Surtout, Kamal Dehane semble, avec Femmes d'Alger, avoir traduit avec davantage de rigueur et d'émotion sa perception d'un monde encore bien inconnu pour nous.

FEMMES D'ALGER

Algérie 1992. Ré. et scé.: Kamal Dehane. Ph.: Semch-Eddine Touzene. Mont.: Mane-Hélène Dozo. Mus.: FINCH. 55 minutes. Documentaire couleur.


fr.wikipedia.org - Kamal Dehane
www.myriameelyamani.com
http://www.uneq.qc.ca/
Membre de l'UNEQ (Union des écrivains du Québec), de Communication Jeunesse et du DAM (Diversité artistique Montréal).

Recherche personnalisée

Message le plus consulté